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    J'aurai ta peau   (extrait)

     

     

    Pourquoi m’as-tu choisie ? Moi, parmi tant d’autres ?

     

    Nous étions pourtant nombreuses à nous offrir à ta convoitise.

    Dociles.

    Trop.

    Mais avons-nous un autre choix que la soumission au plaisir des hommes ?

     

    Vous aussi étiez nombreux à chercher en ce lieu de quoi satisfaire vos désirs.

    Les autres faisaient leur sélection à la hâte, sans nous regarder vraiment. Ils se jetaient sur une (ou plusieurs) d’entre nous et les entraînaient précipitamment à l’écart, comme honteux de leur geste. Pourtant, n’étiez-vous pas là pour cela : pour assouvir en toute légalité, au vu et au su de tous les autres, vos préférences les plus intimes ? Cet endroit n’était-il pas, comme tant d’autres qui pullulent à la surface du monde, dévolu uniquement à cet usage ?

     

    Même les représentants de l’ordre fréquentent ce lieu particulier. Pas forcément pour y exercer leur fonction, pour veiller à la sécurité des clients ou à la stricte observance des lois nationales et internationales. Mais aussi pour prétendre aux mêmes (ré)jouissances que les autres consommateurs, ceux qui viennent là incognito, ceux qui ne portent pas l’uniforme. Pour pouvoir assouvir impunément, comme les autres, leurs appétits les plus sensuels, leurs plus secrètes dilections.

     

    Est-ce parce que tu étais, justement, un client parmi d’autres, un quidam ordinaire, délivré ce jour-là de ta tenue règlementaire et de tes insignes, que tu t’es cru autorisé à faire main basse sur tout un groupe d’entre nous, ne te contentant pas de nous effleurer du regard ou des doigts, mais nous palpant avec une gourmandise aussi explicite qu’experte, en public, indifférent à la désapprobation manifeste des autres ? Les représentants de l’ordre se frottent-ils à la transgression des interdits avec d’autant plus d’audace et de volupté qu’ils sont tenus, dans l’exercice de leur métier, à la plus extrême rigueur, à la plus stricte discipline ? Mettre la bride à ses instincts et à ceux des autres en quasi permanence les incite-t-il à les débrider d’autant plus violemment une fois que le mors tombe ?

     

    Le jour où tu nous as entraînées, mes consœurs et moi, dans ton petit appartement quelconque de célibataire, j’étais encore loin de me poser toutes ces questions. Grisée par l’excitation de l’inconnu fantasmé qui m’attendait, je m’offrais à lui avec avidité et impatience, je l’anticipais, je m’en projetais les moindres détails avec gourmandise, faisant et redéfaisant les scènes à loisir, me repassant à volonté mes moments fétiches…  Naïvement, je les imaginais doux et veloutés, ces instants de miel à venir : pleins de délicatesse, de sensualité feutrée, de félicité partagée… Ma joie de quitter la lumière blessante et désavantageuse des néons, surtout, était sans limites. Enfin, je m’échappais. Enfin, j’étais libre !

     

    Je voyais en toi le sauveur qui m’arrachait aux lois sans merci de ce monde  marchand,  ce monde ignorant du respect des êtres et dont les puissants avaient ruiné ma jeune vie. A nouveau, je sentais ruisseler dans mon corps l’exubérance et la vitalité de ma lointaine Afrique. Enfin, j’étais sauvée !... Enfin, j’allais vivre ! Du moins, c’est ce que je croyais… pauvre de moi ! J’ignorais entre quelles mains j’étais tombée, et encore plus pour quel destin ordinaire et tragique !

     

    J’aurais dû me douter plus tôt que cette histoire finirait mal.

    A ta façon d’être aux petits soins pour nous.

    Trop.

    A ton insistance à souligner que tu « les aimais déjà un peu mûres, mais encore bien fermes » auprès de tes collègues, de tes amis, de tes invités…

     

    Jour après jour, l’une après l’autre, mes semblables disparaissaient dans les pièces adjacentes de cet appartement dont je ne connaissais que la cuisine.

    Elles n’en revenaient jamais.

    Que leur faisais-tu ?

    Que leur faisiez-vous ?

    Pourquoi ne rameniez-vous d’elles que leur manteau ocellé, découpé en lanières ?

    A quel jeu macabre et sadique vous livriez-vous, seuls ou en bande, sur leurs corps prisonniers, terrorisés, impuissants ?

    Etait-ce une partie de chasse, dont la gloire consistait à rapporter le maximum de trophées et à les exhiber devant les futures victimes ?

    Mais alors, pourquoi les lacérer ?

    Et surtout, pourquoi vous en débarrasser ensuite ?

     

    A présent, je suis seule.

    Je suis la dernière.

    Il ne reste plus que moi dans cette alcôve où tu nous as dorlotées avec une attention perverse.

    Et à la façon dont tu me caresses à chaque passage, à la façon dont tu me scrutes de ton œil lubrique, je sais intimement que mon tour viendra bientôt. Car je suis maintenant juste à point pour toi. Exactement comme tu les aimes : « Déjà un peu mûres, mais encore bien fermes. »

     

    Tout à l’heure encore, à ton retour, tu m’as caressée longuement d’un air rêveur. Tes mains s’attardaient sur mes courbes plantureuses, auscultaient ma chair avec ce toucher investigateur, connaisseur, qui ne laisse rien passer, qui ne tolère aucune dissimulation.

     

    Mon heure est venue.

    J’entends ton pas dans le couloir.

    Ce pas lourd. Sûr de soi.

    Le pas d’un homme habitué à ne rencontrer aucune résistance…

    Tu approches. Le sol vibre.

    La poignée s’abaisse.

    La curiosité et la panique déferlent en moi comme une décharge d’adrénaline.

    Déjà, tu t’es saisi de moi.

    Comment résister ?

    Je veux savoir… Je ne veux pas … Je…

      

    Ton étreinte est d’acier. Tes doigts sont de velours.  Mes cheveux se détachent, roulent en cascade sur mes épaules. Est-ce toi qui les as libérés ? Ou moi ? Je ne sais plus. Mue par une impulsion soudaine, je gonfle ma poitrine : mon manteau s’ouvre. Là encore, je suis incapable de dire si c’est toi qui l’as défait ou si c’est moi qui en ai fait craquer les coutures. Sous cet habit soyeux, luisant, je suis nue, intégralement nue. Et tu le sais. Car c’est justement pour cela, et comme cela, que tu nous aimes.

    La matière glisse en un chuintement lascif le long de mes hanches. La peau couleur soleil, tachetée de noir, descend lentement sur mes reins tandis que tes mains… Est-ce toi qui me l’enlèves ? … Est-ce le tangage saccadé de mes hanches qui la fait chuter?

    Ton visage s’approche… plus près… encore plus près… Ma tête se renverse… Ma gorge s’offre… Mon corps bascule vers toi… Ma chair entière frémit de terreur et d’extase exacerbées … Je n’en peux plus de ne pas savoir, et en même temps je voudrais que cet instant ne finisse jamais…

    Dans un sourire satisfait et gourmand, tes lèvres se retroussent…  et enfin je comprends ! Ce que tu vas faire de moi…  le sort qui m’attend…  Mais déjà, il est  trop tard ! (...) 

     

     

    Sylvie PTITSA

    Avril 2011  

     

     

     

     

    Ce texte est paru dans le recueil "Strip-tease".

      

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